barreÉpisode 2. En ce début du mois de décembre 1978, l’inquiétude est vive à Denain et dans tout le Denaisis. Chacun s’interroge sur l’avenir de l’usine. Les rumeurs les plus folles circulent. 2.000, peut être même 3.000 licenciements pourraient être annoncés dans quelques jours dit-on alors… (complément du chapitre 3 de mon livre: Denain. Histoire d'un bassin industriel)

Usinor-Denain. Une dette de 38 milliards de francs

Tous les médias l’affirment : les sociétés sidérurgiques françaises sont en quasi situation de faillite. Sacilor, Usinor, Chiers-Châtillon-Neuves-Maisons, Sollac et Solmer réalisent un chiffre d'affaires global de 24,3 milliards de francs par an, affichent une production de 17 millions de tonnes d'acier et emploient cent mille personnes. Mais la dette cumulée à long, moyen et court terme de ces cinq sociétés s'élève à 38 milliards de francs. C’est intenable. Il faut restructurer et « alléger » le poids de cette dette, dit-on alors…

Un plan de sauvetage économique et financier est décidé par le Gouvernement de Raymond Barre(*).

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Il est voté, dans l'urgence, par l’Assemblée Nationale les 10 et 11 octobre 1978, puis par le Sénat, le 19 octobre. Toutes les mesures sont adoptées par la Parlement.
Ce plan précise que l’État va prendre le contrôle majoritaire, et à priori temporaire, du capital d’Usinor-Chiers Chatillon-Neuves-Maisons d'une part, et de Sacilor-Sollac d'autre part, par transformation des créances (prêts de l'État et des « investisseurs publics ») en participation au capital des deux sociétés.

Privilégier Dunkerque au détriment de Denain

En octobre 1978, les conséquences de ce plan de sauvetage financier ne sont pas annoncées. Quelles décisions précises seront prises sur le voltet industriel ? et surtout, qu'en sera-t-il sur le plan social ?. Toutes ces mesures doivent être précisées début décembre 1978 à l'occasion de la réunion du comité central d'entreprise. Mais, une rumeur se déploie : Usinor pourrait, dans le secteur des produits plats, décider l’arrêt de la production de fonte et d'acier à Denain, afin de privilégier le site de Dunkerque.

Si cela se confirme, la stratégie d'Usinor serait de porter la production du site de Dunkerque de 4 à 6 millions de tonnes. Conséquence : l'acier produit serait laminé essentiellement à Dunkerque (pour 4,5 Millions de tonnes) et, pour une plus faible partie, sur le train à large bande de Denain (2 Millions de tonnes). Seule note positive : le train à bande de Denain serait alors modernisé. mais tout cela reste à confirmer...

Sur le plan du management, une autre décision inquiète : c'est la nomination de Claude Etchegaray, ingénieur polytechnicien, diplômé de Harvard, au poste de Président directeur général du nouveau groupe Usinor. Il remplace Jean Hue de la Colombe atteint par la limite d’âge. "C'est un financier, pas un industriel" s'inquiètent les syndicats.

Les premières manifestations

Dans ce contexte, les réactions sont nombreuses. Les premières manifestations sont organisées par l’intersyndicale CGT-CFDT à Denain et à Trith Saint Léger. A Denain, le 7 novembre, les magasins sont fermés et la circulation est interrompue rue de Villars. Des professeurs et membres du personnel du Lycée technique se joignent à la manifestation. Une autre manifestation menée par le Parti Communiste et la CGT se déroule le 20 novembre.

Le 7 décembre 1978, à la sortie d’une réunion au Ministère du Travail, les syndicalistes CFDT d’Usinor Trith, Denain et de la Chers-Anzin annoncent l’ampleur des suppressions d’emplois programmées : 3.000 à Denain et 650 à Trith.

Le plan social sera officiellement rendu publique dans quelques jours…
A SUIVRE...

© Francis Dudzinski-Ozdoba. Historien & Écrivain. Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser..

(*) : Premier Ministre du 25 août 1976 au 13 mai 1981, sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing

Sources : Archives personnelles. Cattiaux Guy. Denain. Des hommes d'acier. Une région à sauver. Éditions Guy Cattiaux. 1980; Denoyelle Robert. les feux éteints.  Éditions Guy Cattiaux. 1988

Dudzinski Francis. Denain. Histoire d'un bassin industriel. Éditions Sutton. 2018. Acheter le livre ici.


Quelques commentaires extraits de ma page Facebook :

- Franckx Gosset : J'avais 8 ans et je me souviens avoir manifesté avec ma famille. Mais je ne me souviens plus exactement de la date. Peut-être un 79 car je me souviens des mouvements de foule et de feux allumés. J'avais eu un peu la trouille. Après cette fermeture, le Denaisis s'est enfoncé dans la crise et la précarité. Suivra les mines... Les gens du Nord on beaucoup souffert de la désindustrialisation, encore aujourd'hui nous en voyons les cicatrices. Merci pour ce petit rappel historique. Nous habitions à Haveluy et mes frères ont travaillés pour usinor.

- Dominique Raoult :  J'ai manifestée pour usinor car nous à la lainière de Cambrai ont à subi le même sort j'ai peut être une carte postale ancienne de Denain à vous donner je me mettrai en contact avec vous pour venir à l association à Denain anciennement la caserne des pompiers bien cordialement

- Fabienne Karcz-Petyt Souvenirs violents. Je travaillais à usinor denain sce du personnel. Une véritable bombe à l'annonce des suppressions. A cette journée terrible, s'en sont suivies des journées de manifestations, d'occupation d'usine, de marches, de meeting, occupation de postes frontière, de péages d'autoroute, et j'en passe. Pour arriver aujourd'hui dans un denaisis humainement pauvre, si pauvre. Toute la vie gravitait autour d'usinor, plus d'aciérie, de fonderie, de laminoir, et toute l'économie qui dépendait de l'usine s'est écroulée. En parler ne changera rien fondamentalement, mais merci de ne pas oublier et de pouvoir de remémorer. Merci M Dudzinski

- Marinette Lagouche : Manifestation d'Usinor.. Qu'est ce que ça a pu barder aussi..! ... La ville de Denain est morte après USINOR et Cail. Nous avions 3 cinémas : Le Vogue, L'Alcazar et Le Central ainsi que 2 discothèques : Le Sélect et Le Western. Toutes les rues de Denain étaient remplies de magasins. Il n'y avait presque pas de maison de particuliers rue Arthur Brunet (de Aldi à la ville de Lourches), que des magasins : 2 épiceries chez Belleverge et UNA, les 2 magasins des filles Vambelle, le café/tabac chez Gino, pharmacies, la poissonnerie avec son grand aquarium à crabes, le magasin Verrier, la librairie ou nous achetions nos bonbons en sortant de l'école, 2 boucheries, le cordonnier ou ça sentait si bon le vrai cuir, le magasin Phillips, le magasin pour animaux et jardins "aux 3 pigeons", le dentiste ou on avait si mal (Lol), 1 magasin de vêtements comme les blouses d'écoles, etc Sûrement que j'en oublie.. Sans oublier la coopérative d'USINOR dans la rue de Lourches avec ses 2 boulangeries et café/tabac.. Quelle nostalgie... Franchement, j'ai eu une belle jeunesse

- Isabelle Barillot :  Mon père y travaillait. J'étais au lycée, le ciel était rouge, les émeutes CRS-ouvriers se déroulaient sous les fenêtres du lycée à l'endroit du commissariat et il fallait courir pour rentrer chez soi. Cela dura une semaine je crois. La ville était recouverte de fumée.

- Christian Sobecki Des souvenirs...alors que je fréquentais le lycée Jules Mousseron......des vols de boulons tous azimuts ...des barricades....des CRS partout dans la ville...les charges de police...on pleurait toute la journée à cause des gaz lacrymogènes...un climat insurrectionnel...pour au final amorcer le déclin de la ville...Denain c'était Usinor...en centre ville..

- Myriam Spelle Petyt : Je travaillais au service mouvement. On était dans la rue et on chantait le chiffon rouge de Michel Fugain. On était tous solidaire.

- Julie Delaabas:  Et parfois plus aucun client au bureau de poste avenue Villars mais la salle emplie d ouvriers d usinor qui occupaient le bureau !! Souvenir !

- Jacqueline Staniszewski J'avais 17 Ans Quelle désolation de voir une grande entreprise fermer